Le Sahel souverain - naissance d’un bloc géopolitique africain
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Sahel« Cherchez d’abord le royaume politique, et tout le reste vous sera accordé par surcroît. » — Kwame Nkrumah
« L’indépendance ne peut être réelle si une nation dépend des dons et des prêts d’une autre pour son développement. » — Julius Nyerere
Au sens géographique, le Sahel désigne une bande de territoires semi-arides située entre le Sahara et les zones plus humides du sud. Les États dits du Sahel sont la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Burkina Faso et le Tchad. Ces cinq pays ont été regroupés de 2014 à 2023 en un G5 Sahel. Le Mali, en 2022, puis le Niger et le Burkina Faso, en 2023, s’en étant retirés, la Mauritanie et le Tchad ont acté la dissolution de ce G5 en décembre 2023. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont créé en septembre 2023 l’Alliance des États du Sahel (AES, maintenant Confédération des États du Sahel) à la suite du coup d’État du 26 juillet au Niger et de la menace d’intervention militaire de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest). Les États de l’AES se sont retirés officiellement de la CEDEAO en janvier 2025.
Trois pays semblables, trois régimes alliés Les trois composantes de l’AES présentent un profil semblable sur les plans démographique, socio-économique et politique. Ils ont sensiblement la même population : Niger 28 millions d’habitants, Mali 25 millions, Burkina Faso 24 millions. Leur économie est essentiellement agricole et pastorale, avec par ailleurs la présence d’importantes ressources minières : uranium pour le Niger (secondairement or et potentiellement lithium), or et secondairement lithium pour le Mali, or et secondairement zinc pour le Burkina Faso. Leur composition ethnique – ou ethnico-économique – est marquée par un même clivage entre les populations sédentaires du Sud (principalement Haoussas au Niger, Bambaras au Mali, Mossi au Burkina Faso) et les populations de tradition nomade du Nord (essentiellement Touaregs). Des pasteurs peuls sont également présents en nombre dans les parties nord du Niger et du Burkina Faso ainsi qu’au Mali. Ce clivage Nord/Sud est un élément essentiel de la vie politique – et des conflits armés – dans les trois pays du Sahel.
L’Alliance des États du Sahel procède directement de l’alliance entre leurs dirigeants et entre leurs régimes respectifs. Dans les trois cas, il s’agit de régimes militaires issus de coups d’État – en 2021 au Mali, en 2022 au Burkina Faso, en 2023 au Niger. Ces coups d’État se sont produits sur fond de mouvements populaires visant les dirigeants alors en place et ont pu, dans ce contexte, se réclamer du soutien d’une grande partie de la jeunesse. La solidarité entre les militaires au pouvoir dans les trois pays est née de leur commune condamnation par la « communauté internationale » et par les États voisins, notamment la CEDEAO, et des menaces associées. Mais, au-delà de la conjoncture, elle relève aussi d’une même idéologie, que l’on peut qualifier de souverainiste-panafricaniste. Cette idéologie se focalise sur le rejet de la France, qui figure à la fois le colonisateur historique et la puissance néocoloniale. Le sentiment anti-français est partagé dans de larges pans de la population, ce qui n’est d’ailleurs pas propre aux États du Sahel et se retrouve dans plusieurs pays africains. Dans le cas du Sahel, le ressentiment est encore accentué par la proximité politico-affective avec les nomades du Nord (notamment touarègues) qui, à tort ou à raison, est prêtée au colonisateur. L’AES semble dotée d’une certaine attractivité au-delà de ses membres fondateurs. Le Tchad et le Togo manifestent une volonté de rapprochement, voire d’adhésion à plus ou moins court terme. Et les auteurs du coup d’État raté au Bénin, le 7 décembre 2025, étaient pour le moins des « sympathisants ».
Intégration et souveraineté La parenté idéologique et la solidarité politique entre les trois régimes se traduisent par un effort d’intégration des États au sein de l’AES. D’alliance défensive, celle-ci s’est transformée en Confédération en juillet 2024. Elle a jeté les bases d’un parlement confédéral et projette la mise en place d’une armée commune « dans les plus brefs délais ». Une Banque confédérale pour l’investissement et le développement a par ailleurs été créée, avec la perspective d’une monnaie commune dégagée du franc CFA. Cette « collectivisation de la souveraineté » s’inscrit dans le prolongement des mesures prises par chaque pays pour se dégager de toute influence française. La fin de la présence militaire a immédiatement suivi les différents coups d’État : au Mali en 2022, au Burkina Faso début 2023, au Niger fin 2023. (Ce processus de désengagement concerne d’ailleurs d’autres pays de la région, au-delà de leur régime politique ou de leur degré d’antipathie vis-à-vis des Français – par exemple, en 2025, le Tchad et le Sénégal. En dehors de la France, les États-Unis, qui avaient des bases au Niger, à Niamey et à Agadez, ont également été priés de se retirer en 2024.) Le relais dans l’ensemble de l’AES a été pris par la Russie, d’abord par l’entremise du groupe mercenaire Wagner, auquel a succédé le plus officiel Africa Corps. À noter que les États-Unis maintiennent une coopération militaire réduite avec le Burkina Faso, dans le cadre de la continuité des liens diplomatiques.
La quête de la souveraineté touche également à l’économie, essentiellement dans le domaine minier. En juin 2025, le Niger a nationalisé la filiale du groupe français Orano (ex-Areva), en charge de l’extraction et de la commercialisation de l’uranium. Et bien qu’un tribunal international, sollicité par Orano, ait interdit la vente des stocks existants, Niamey a commencé à expédier de l’uranium depuis la mine d’Arlit jusqu’au port de Lomé, au Togo, en passant par le Burkina Faso. Le Mali a de son côté pris le contrôle de mines d’or jusque-là exploitées par des sociétés multinationales et projette la construction d’une raffinerie nationale. Le Burkina Faso a également nationalisé certaines mines d’or. Les nationalisations ne sont pas forcément totales ni systématiques. L’objectif de souveraineté passe aussi bien par l’édiction de codes miniers qui donnent à l’État un pouvoir de contrôle et un accès aux bénéfices.
De facto, la souveraineté compose avec l’intervention d’acteurs économiques extérieurs ayant pris la relève de la France. Au premier rang de ceux-ci, la Chine, à travers notamment son programme « Les nouvelles routes de la soie » (ou BRI). La réalisation la plus spectaculaire, au Niger, en est l’aménagement de l’oléoduc Niger-Bénin, qui permet l’exportation du pétrole depuis le site d’Agadem, dans la partie nord du pays. La Chine intervient également à travers la BRI au Mali et au Burkina Faso, avec d’importants investissements dans les infrastructures. Elle obtient en retour un accès privilégié aux ressources minières, uranium, lithium et or principalement. Elle est par ailleurs le premier partenaire commercial du Sahel, exportant (notamment des produits manufacturés) plus qu’elle n’importe, même si elle tend à augmenter ses achats de produits agricoles. Moins présente économiquement, en dépit de participations minières, la Russie joue néanmoins un rôle important au Burkina Faso, où elle est engagée dans le projet de construction d’une centrale nucléaire essentielle pour le pays. Mais c’est surtout dans le domaine de l’enseignement que la Russie est active, ayant conclu avec l’AES un « partenariat éducatif » visant notamment à la formation d’ingénieurs. Cette collaboration s’inscrit dans une tradition datant des années soviétiques, durant lesquelles de nombreux étudiants africains allaient se former en URSS – lesdits anciens étudiants composant une bonne partie des actuelles élites politiques et économiques.
Rébellions et djihadisme Les trois pays de l’AES sont depuis des décennies confrontés à une insécurité chronique enracinée dans le clivage Nord/Sud (cf. ci-dessus). Cette insécurité prend la forme récurrente de rébellions touarègues et/ou islamistes qui menacent de la même façon, sur un mode plus ou moins aigu, les gouvernements en place. L’opération Serval (devenue ensuite Barkhane pour l’ensemble de la région) a été précisément montée par l’armée française, en 2013, pour contrer un de ces mouvements djihadistes qui mettait en péril imminent la capitale du Mali. En dépit de succès sur le terrain (notamment la reprise de Gao), l’opération a fini par susciter un certain malaise, voire une franche hostilité envers la France, dans de larges secteurs de la population. Une des causes directes en est le soutien présumé de Paris aux rebelles touarègues, d’abord alliés des islamistes avant de se rallier à la France. Le contingent français avait notamment empêché les troupes maliennes de leur reprendre la ville-clé de Kidal. Paris, par ailleurs, poussait pour des négociations entre la rébellion touarègue et le gouvernement de Bamako, dans la perspective d’une certaine autonomie du Nord. Ceci n’est pas étranger aux coups d’État militaires et à l’expulsion des forces françaises qui s’est ensuivie.
Le bilan sur le terrain des troupes russes (Wagner, puis Africa Corps) qui ont pris la relève des Français est mitigé – et controversé. Leur alliance avec l’armée malienne s’est traduite par un certain nombre de succès, le plus marquant étant la reprise de Kidal. Elle peine cependant à tenir le terrain hors des villes et reste exposée aux coups de main rebelles. En juillet 2024, les forces russo-maliennes ont notamment subi un échec sanglant à Tinzaoutine (à la frontière algérienne), face aux attaques combinées des Touaregs des Forces armées de l’Azawad et des djihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, acronyme arabe : JNIM), affilié à Al-Qaïda. L’Ukraine, de l’aveu même de ses services de renseignement militaire, a apporté un soutien opérationnel aux rebelles, en termes de drones notamment. Le Mali, suivi par ses partenaires de l’AES, a rompu toute relation avec elle et l’accuse, notamment devant l’ONU, de soutenir le terrorisme. La France est l’objet des mêmes accusations, en raison de ses affinités (réelles et/ou supposées) avec les mouvements touaregs. En tout état de cause, l’hostilité française aux nouveaux régimes sahéliens est explicite et avérée. Paris aurait même envisagé une intervention militaire au Niger après le coup d’État de juillet 2023. Et l’implication militaire de la France dans l’étouffement du coup d’État du 7 décembre 2025 au Bénin montre bien que le pouvoir français entend toujours jouer un rôle actif dans l’ordre régional. Un troisième pays est particulièrement dans le viseur de l’AES : l’Algérie, qu’un différend oppose au Mali pour cause de drone malien abattu à sa frontière (et de soutien insuffisant contre les rebelles touarègues).
Parmi les pays du Sahel et, plus généralement, de l’Afrique de l’Ouest francophone, c’est au Mali que la situation sécuritaire est la plus délicate. Le JNIM, sous la conduite de Iyad Ag Ghali, un ancien leader touareg passé à l’islamisme, a réalisé une forme de blocus énergétique de Bamako en attaquant systématiquement les camions de ravitaillement. Ses forces contrôlent de facto une grande partie des zones rurales, en s’y appuyant notamment sur les pasteurs peuls, qu’un antagonisme traditionnel oppose aux populations sédentaires et qui se plaignent d’exactions de l’armée. Le JNIM est également actif au Burkina Faso, sans que son emprise y soit aussi étendue qu’au Mali. Au Niger, c’est essentiellement l’État islamique qui fait régner l’insécurité, y compris dans la zone frontalière avec le Nigéria.
L’urgence et le long terme La progression djihadiste dans ces trois pays et notamment, donc, au Mali, constitue une véritable situation d’urgence. Le Sahel est pour les islamistes une première étape. La suivante serait la pénétration des États côtiers du golfe de Guinée, qui leur assurerait un contrôle de fait sur les flux économiques de l’Afrique de l’Ouest – avec les conséquences globales qui en résulteraient en termes de menace terroriste. Si fragiles et contestables qu’ils soient, les régimes militaires de l’AES constituent un rempart, peut-être le seul, contre cette offensive. Les types de régimes auxquels ils ont succédé sont soit trop impopulaires, notamment dans la jeunesse, soit trop ouverts aux compromis avec les rebelles du Nord (les deux choses étant d’ailleurs liées) pour offrir des garanties. Faute d’offrir à l’AES un appui militaire (qu’elle ne réclame pas), la France peut au moins pratiquer à son égard une diplomatie de « neutralité bienveillante ». Et, en tout état de cause, elle doit s’abstenir d’ingérences militaires comme celle à laquelle elle s’est récemment livrée au Bénin.
Telle est l’urgence, telles sont les nécessités de court terme. Cependant, nonobstant la situation sécuritaire, ses ressources en minéraux rares font du Sahel une zone stratégique objet de toutes les convoitises géopolitiques. La France en a été éjectée au profit de puissances majeures et ses efforts pour remonter la pente ne peuvent que viser le long ou moyen terme. Elle dispose pour cela d’atouts, avec au premier rang de ceux-ci la francophonie (même si l’haoussa est devenu la langue officielle du Niger…). On notera à cet égard la stupidité des mesures de rétorsion visant les échanges culturels prises après les coups d’État. Une première action concrète serait la réintégration des pays de l’AES dans l’Organisation internationale de la Francophonie. Mais c’est surtout au niveau de l’accueil d’étudiants qu’un effort doit être fait. Une politique de visas à la fois généreuse et sélective doit être mise en place de façon organisée (d’où la nécessité de renouer avec une diplomatie appuyée sur des services culturels étoffés). Et il sera évidemment nécessaire de revenir sur la pratique de frais de scolarité discriminatoires envers les étrangers « non communautaires ». Les liens historiques et culturels sont plus précieux que la « communauté » obligée de l’UE.
En dépit de toutes les erreurs et de tous les aléas, le Sahel, et plus généralement l’Afrique de l’Ouest, sont et doivent rester une région privilégiée de la diplomatie française.
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